Chapitre 1

Les yeux clos, le menton bas, je tire une grande bouffée sur ma cigarette. Dans ma main gauche, la crosse de mon colt est tiède. Je caresse l'arrête du chien du bout du pouce. Je connais ces courbes par cœur.

Je passe mon index dans le pontet, le froid du métal mordant ma peau, et cale mon doigt sur la gâchette. Ni trop loin ni trop près.

Je retire la clope de ma bouche pour expirer une volute de fumée blanche cotonneuse. Mes yeux s'ouvrent et je regarde la cendre tomber près de mes chaussures. Mon bras se lève, tout juste fléchi pour ne pas verrouiller mon coude. Mon pouce crochète le chien, et l'abaisse doucement. Je ressens et compte tous les crans qui font imperceptiblement tressauter ma phalange. Cinq avant que le mécanisme ne se bloque.

Trois, quatre, cinq... Cling. Le pistolet est armé.

Mon œil droit se plante calmement dans le cran de mire, tandis que le gauche fixe l'une des quatre croix peintes sur le mur. Avec la rapidité dûe à l'entraînement, j'aligne le guidon avec la petite fente. Ma concentration est entièrement absorbée par la marque jaune en haut à gauche du mur rouge. J'écoute ma respiration, choisis une inspiration, et presse la détente lors de l'expiration.

La cinétique du coup donne une impulsion dans mon bras à laquelle je résiste pour ne pas me retrouver le nez dans la crosse, comme la première fois que j'ai accompli ce petit rituel. Ma main bouge à peine tandis que je porte ma tête sur le côté, immobilisée en position de tir comme une statue, le temps de reprendre une taff sur ma cigarette. Je lève le menton et garde la fumée quelques secondes dans mes bronches, savourant la brûlure dans ma poitrine. Au dessus de mon crâne, le ciel arbore une jolie teinte rose orangée, lumineuse. Il doit être midi à tout casser. Je relâche finalement le tabac en expirant par le nez, sans quitter le ciel des yeux.

Deuxième balle.

Mon regard se reporte sur le viseur, j'arme le chien dans la foulée, inspire, et tire en expirant. La balle s'est logée au cœur d'une croix bleue, en bas à droite de la façade.

Je tape du bout de l'index la cigarette pour en faire tomber la cendre. Je fais tourner mon épaule gauche pour la détendre avant de lever lentement le canon.

Troisième balle.

Alors que je compte le quatrième cran du chien, j'entends Seth approcher dans mon dos.

-On s'entraîne au tir, San ? Me lance mon ami depuis la porte de derrière.

Je ne lui réponds pas. Je me concentre de nouveau sur ma cible, et tire sur la croix verte tout en haut du mur. Dans la foulée, je vise la rose tracée sur une canette défoncée suspendue à un fil de pêche, arme et tire. L'aluminium racle bruyamment la brique avant de rebondir et s'écraser par terre. Le fil est coupé net, flottant dans la brise. Quatrième balle.

Seth siffle d'admiration.

Je baisse mon bras. Le regard fuyant de nouveau vers mes pieds, je remets ma clope entre mes lèvres. Je racle un caillou par terre et le projette sur la carcasse de canette percée de mille trous. Elle se décale de quelques centimètres, se bloquant dans la grille noire des égouts.

Seth ne dit rien. Il s'adosse contre l'encadrement de la porte et croise ses bras sur sa poitrine.

-Tu veux en parler ? tente-t-il.

Je secoue la tête pour lui répondre. Mes cheveux noirs tombent devant mon visage et m'empêchent de le voir. Je l'entends descendre les trois marches en béton coulé, puis venir lentement vers moi. Je relève la tête, le visage fermé, mais pas crispé. Il attrape ma clope d'entre mes lèvres et prend un long trait. Je regarde l'anneau rouge grignoter le papier blanc et le laisser noir, froid.

Mort.

-Ça devrait te faire plaisir comme nouvelle pourtant, continue-t-il l'air de rien.

Il a raison. Et pourtant...

Cinquième balle. Je me tourne derechef vers le mur, lève le bras, et vise la dernière croix plus petite que les autres, piquée en noir au centre du mur. Juste avant d'appuyer sur la détente, j'imagine le visage de tante Moly, la croix visant son front juste entre les deux sourcils. La munition s'enfonce un peu plus que les autres dans le mur en briques rouges. Un instant, la poussière ocre qui s'élève de l'impact se fond en gouttelettes sanguines ruisselant sur son crâne aux cheveux de jais. Mais la poussière redevient poussière, sitôt que mon imagination cède place à la réalité.

-... Pourtant non, je lui réponds. Je ne ressens qu'un grand vide. Apprendre la mort d'une pourriture de son espèce ne me fait ni chaud ni froid. Mais c'était à moi de le faire, je finis avec hargne.

Je fronce les sourcils, refoulant la colère froide qui monte en moi. Sans baisser le chien, je vise le même point et appuie de nouveau sur la détente. Celle-ci émet plus de résistance à cause du mécanisme non armé, et je dois mettre un peu plus de force dans mon doigt pour tirer. Ma dernière balle perce le cul de la cinquième, éclatant le métal doré.

-C'était à moi de crever cette saloperie de bonne femme, je tranche.

J'appuie sur l'arrêtoir de chargeur et les douilles se déversent à mes pieds avec un petit bruit. Je cherche une boîte noire dans la poche ventrale de mon sweat, en retire huit balles, et range l'étui. Je m'assois sur un amas de briques faisant office de banc dans notre petite arrière-cour et entreprends de recharger avec minutie et patience.

Seth me regarde, prenant une dernière bouffée sur la clope. Il la laisse tomber devant lui et l'écrase du bout de sa semelle avant de s'asseoir à côté de moi. Il ne dit rien, et c'est moi qui brise le silence en enfilant la troisième balle :

-Je m'occupe les mains. Ça m'occupe l'esprit.

-Je n'ai rien dit, répond-il innocemment.

-C'est parce que tu penses trop fort, je réplique.

Mon ton est monocorde. Je parle bas, mais pas de peur d'être entendu... Simplement parce que je sais que crier ne résoudra rien.

Je charge la huitième et dernière balle, enclenche la sécurité et pose l'arme sur mes genoux en regardant l'arrière du Solar, le tabac de mon oncle. Nous sommes dans l'arrière cours de la boutique, enfermés entre trois murs et la boutique.

-Et maintenant ? me demande Seth. Tu t'es défoulée sur le mur, tu te sens mieux ?

Mon regard se fait vide, inexpressif.

-Non. Mais l'une de ces balles était destinée à cette crevarde... Alors, il fallait que je m'en débarrasse, puisqu'un Bleu m'a volé la vedette.

Seth opine du chef, un sourire timide étirant ses lèvres :

-Si les Bleus étaient vedettes chaque fois qu'ils refroidissent quelqu'un, ils seraient les plus grandes stars de l'univers.

Je souris à sa boutade. C'est vrai que ces monstres n'en ratent pas une avec leur permis de tuer... Mais c'est la première fois que je ne regrette pas qu'ils aient tiré. Cette sale emmerdeuse de Moly méritait même pire qu'une balle dans le crâne.

Et j'aurais voulu que ce pire, ce soit moi.

-Je crois qu'en fait... Je commence, hésitante.

Je serre machinalement les poings avant de reprendre, faisant blanchir mes articulations.

-Je crois que pour moi, cette pourriture était déjà morte. Depuis le jour où elle est partie, c'était une personne inexistante. Mais j'aurais voulu la tuer moi-même, si j'étais tombée sur elle par hasard...

Seth acquiesce gravement, méditant mes paroles. Lui non plus ne l'aimait pas, tante Moly. C'était la femme d'oncle B, l'homme qui m'a élevée avec Seth. Elle a commis des trahisons irréparables, il y a bien des années, qui ont fait s'abattre le malheur et la douleur sur notre minuscule famille... Avant de partir sans crier gare.

Un homme est arrivé à la boutique, il y a une petite heure. Il a acheté une paquet de cervoise et nous a annoncé sa mort sur le ton de la conversation. Il est reparti comme il est venu.

Après huit ans sans la moindre nouvelle, je n'aurais jamais cru entendre une nouvelle fois le nom de ma tante, cette balance. Oncle B non plus, je suppose... Il a continué de servir sa clientèle avec un sourire pâle de commerçant, jusqu'à ce que la pause de midi ne tombe et que les clients ne se raréfient. Oncle B est allé à la cave faire l'inventaire des stocks, alors qu'il l'a fait hier. Quand à moi, je suis sortie vider mon chargeur contre le mur.

Cette femme représentait à elle seule toute ma haine incarnée. C'est à cause d'elle que... Je secoue la tête pour chasser cette pensée de mon esprit. Je n'ai pas envie d'y songer maintenant.

-Tu sais, je pense qu'oncle B ne se sent pas très bien, me dit Seth. Tu devrais aller le voir.

Je ne réponds pas tout de suite, sortant mon paquet de clopes de la poche de mon pull. J'ouvre le clapet de carton avec le pouce et compte en un regard mes cervoises. Il m'en reste quatre.

J'acquiesce et me relève en rangeant le colt dans ma ceinture, le paquet dans mon sweat. Mon ami sur les talons, je grimpe les trois marches menant au Solar, et pénètre dans sa pénombre rassurante à la recherche de B, sûrement déprimé dans un coin.

Il est assis dans son fauteuil, son classeur d'inventaire sur les genoux. Il le regarde d'un air vide, un stylo à la main, immobile.

-Il manque un sachet de filtres, murmure-t-il si bas que j'ai du mal à l'entendre. C'est toi ?

Je m'approche et m'agenouille près de lui, posant mes bras sur l'accoudoir en velours brun déchirée.

-Oui, B. Je te l'ai dit hier, je réponds doucement.

Il referme le dossier, laissant sa grosse main sur la couverture bleue.

-Tu fumes trop, Sandy. Tu vas finir par te choper un cancer...

Je pose ma main sur la sienne. Il referme son poing sur mes doigts, sans trop serrer, et baisse le menton.

-Oui, oncle B. Je ferais plus attention, je lui promets.

Sa main tremble. Je cale ma tête contre le dossier de son fauteuil en raffermissant ma prise sur sa main. Sa tête tombe vers moi, et nos tempes se rencontrent. Il ferme les yeux et reste dans cette position de longues secondes. Je ne bouge pas.

Nous portons le même fardeau, et il est toujours moins douloureux de le partager.

L'attachement est quelque chose de très rare à Avalon. Les risques sont trop gros, alors les gens préfèrent être seuls plutôt que de parier leur vie. Malgré cela, oncle B m'a élevée comme sa propre fille après le décès de ma mère, Hope. Je n'ai jamais connu mon père, et B ne m'en parle jamais. Mes parents sont un sujet tabou, et je respecte ça. Après tout, Hope était sa sœur... Sa perte a été suffisamment traumatisante, je ne veux pas le tourmenter avec ça.

Il n'a pas eu beaucoup de chance, mon oncle B. Il est l'un des rares à se battre contre notre société individualiste. Ma mère et lui étaient très proches étant jeunes. D'habitude, les enfants partent vite de chez eux, exclus par leurs parents pour éviter l'attachement. Oncle B et Hope ont été chassés en même temps, mais plutôt que de partir dans des directions différentes, ils se sont serrés les coudes. L'un dépendait de l'autre, et l'autre de l'un. Exactement comme Seth et moi aujourd'hui.

Lorsque ma mère est partie de son côté pour suivre mon père, oncle B l'a assez mal vécu. C'est à ce moment qu'il a construit le Solar et sa réputation, pour songer à autre chose. C'est grâce à la boutique qu'il a rencontré Moly... Il l'a aimée éperdument, tant et si bien qu'elle s'est laissée convaincre de rester avec lui, aux yeux et sus de tous. C'était risqué, mais je pense qu'elle aimait sincèrement oncle B.

Hope est revenue le voir six ans plus tard, enceinte de moi. Elle s'est installée ici, au Solar, et leurs retrouvailles n'ont été assombrie que par la haine méfiante de Moly à l'égard de ma mère. Sept ans plus tard, Moly a trahi notre famille, provoquant la mort de Hope. Nos vies en ont été bouleversées pour toujours.

Malgré ces drames, oncle B a tenu le coup. Je ne sais toujours pas où il a pu puiser une telle force, mais c'est ce qui l'a sauvé. Il ne s'est pas brisé. Il est resté droit et fort, m'élevant du mieux qu'il le pouvait. Seth est venu s'installer avec nous peu de temps après cette période noire, même s'il était déjà considéré comme un membre de notre famille.

Je rouvre les yeux, et je vois Seth devant moi. Il est adossé au mur, à plusieurs mètres de nous. Même si nous avons grandi ensemble, il reste à l'écart de ma relation avec oncle B. Comme une sorte de respect pour le lien de sang que nous avons et que lui déplore. Il regarde la faible lumière qui filtre au travers d'un vieux rideau, et je remarque quelques poils sous son menton. Je serais capable de le dessiner les yeux fermés, tant je le connais par cœur. Mais c'est la première fois que je vois un début de barbe chez lui.

Je pousse un soupir. C'est normal, il grandit. Du haut de ses dix-huit ans, son corps trahit le début des formes d'un futur homme. Mais son regard est déjà celui d'un adulte. Calme, posé, teinté de la mélancolie caractéristique des gens du Peuple. Sa mâchoire est plus carrée, et la peau de ses pommettes laisse deviner des os saillants qui ont poussé plus vite que les muscles. Avant, je le dépassais de quelques centimètres. Je parvenais à voir les mèches plus claires qui parsèment le sommet de son crâne en me mettant sur la pointe des pieds. Cette pensée me fait sourire. Il a poussé sans crier gare, me dépassant de deux têtes en un an. Il a perdu les rondeurs distinctives de l'enfance, remplacées par des muscles fins, mais forts. Je suis certaine que si je le lui demandais, il pourrait me soulever sans peine.

Ses cheveux châtains m'envoient un timide éclat doré lorsqu'il tourne son regard vers moi. Ses grands yeux sombres m'interrogent du regard, et je souris en lui tendant une main. Il se décolle du mur en silence et s'approche pour l'attraper. Je le tire légèrement et il vient s'asseoir en tailleur juste devant moi. En m'imitant, il cale sa tempe contre le bout de l'accoudoir et oncle B lui prend son autre main. Seth me regarde toujours, sans expression particulière. Je sens qu'il presse ma main en signe de réconfort, et je lui rends l'étreinte.

Nous restons longtemps immobiles ainsi à trois, formant un cercle où chacun soutient les autres et se fait soutenir. Je ferme les paupières en priant pour que ce moment, ce lien, ne se ternisse jamais.


C'est la fin de l'extrait ! Pour découvrir la suite, soutenez-nous sur Ulule!


Née en 1993 à Paris, Catherine Avakiantz est ostéopathe et organisatrice de jeux de rôles en grandeur nature (GN), en région parisienne. Très active dans la communauté GNistique française, elle organise et fait jouer depuis quatre ans une suite de jeux dans un univers post-apocalyptique créé par ses soins.

Passionnée par les dystopies et les mondes post-apocalyptiques, elle écrit depuis son plus jeune âge. En vingt ans d'écriture, elle compte une trentaine de textes à son actif, touchant à tous les genres : poésie, fantasy, anticipation, etc. Elle garde cependant une nette préférence pour l'urban-fantasy. Fascinée par les sciences humaines, elle en a fait son métier sans jamais mettre de coté sa plume pour autant.

Grâce aux éditions de la Confrérie de l'Imaginaire, elle publiera prochainement son premier roman, Némésis, une dystopie sombre et chaotique comme elle aime les écrire.

Malgré l'obscurité récurrente de ses récits, elle entretient dans un registre plus léger un amour fort pour les œuvres du Studio Ghibli, ainsi que pour les renards qui peuplent son appartement, au grand dam de son conjoint.